Jawaher Yousofi, journaliste originaire d’Afghanistan, arrive en France en mars 2024. Avec assurance, elle s’assoit dans cette petite salle au premier étage de la maison des journalistes. Sa lutte étant l’éducation des femmes, elle affirme. “L’égalité est nécessaire pour développer une société.”
[publié par Romy Rodriguez Malfilatre, le 17/02/2025]

Née en Afghanistan, elle passe une partie de sa jeunesse en Iran. Dès son plus jeune âge, avant même la prise de pouvoir de 1996, sa famille est contrainte de fuir. Ils font partie des 6 millions d’Afghans qui quittent le pays pour se sauver de la crise socio-culturelle et politique de leurs pays. En 1996, la prise de pouvoir des talibans marque la fin de la guerre d’Afghanistan, entamé depuis 1992.
En 2001, l’intervention américaine crée la première chute du régime taliban. En 2004, elle est heureuse de pouvoir rentrer en Afghanistan. La population se reconstruit malgré les séquelles.
Des études dans l’insécurité
Une éducation clandestine en Iran lui permet, à son retour en Afghanistan, d’entamer ses années de lycée et poursuivre avec des études supérieures, une licence en philosophie et sociologie à Kaboul. En addition, elle poursuit une formation de journalisme multimédia axée sur les droits humains dans un institut privé.
La chute n’est pas synonyme de disparition. Alors que certains vivent cachés dans les montagnes, d’autres cachent leur coopération avec le régime. Les attentats se font nombreux. 200 attentats orchestrés par les talibans, avec pour seul but de régner par la peur.
Malgré les nombreux attentats au sein des universités, elle continue ses études avec un master en sociologie à l’université privée de Kaboul.
Avec ces camarades, elle manifeste contre la discrimination des femmes et des ethnies minoritaires dans le pays causé par certains professeurs. Appelés le premier mouvement étudiant d’Afghanistan, ils effectuent une grève de la faim durant 8 jours.
Au retour des talibans au pouvoir en 2021, elle reçoit l’information qu’un de ces professeurs s’est révélé être un haut responsable taliban. Ce professeur en question avait, quelques années auparavant, imposé un sujet sur l’islam contenant des idéologie extrémistes que celle-ci, accompagné d’autres élèves, avait refusée. Seulement une semaine après la prise de pouvoir, la majorité de ses camarades était sous les mains du groupe terroriste.
Un début de carrière impactant
Fin 2004, elle rejoint un magazine local. Celle-ci tombe dans le charme de ces journalistes avec des carrières internationales. N’ayant pas assez de connaissances dans le journalisme, elle débute en tant que reporter.
Elle et ses collègues parcouraient les villes et villages de son pays pour interviewer les citoyens sur la situation sociale et économique. Après leurs publications, la population de la région changeait de mentalité : “Je me suis vraiment sentie utile, leurs ressentis m’ont touché, c’est à ce moment-là, j’ai décidé de devenir journaliste pour être la voix du peuple”, elle ajoute “Un journaliste peut être un pont entre le gouvernement et le peuple”.
Ses collègues du magazine Hamgam ba Tawseah, lui apprennent à interviewer et écrire des articles. Tout en éduquant la population sur le sujet de l’éducation des femmes, elle évolue et devient éditrice en chef.
Elle se remémore, partir dans un village loin de la civilisation. “On ne savait pas s’ils possédaient des armes”, ce risque ne les a pas arrêtés. Ils discutent avec les hommes âgés du village pour négocier que les femmes poursuivent leur éducation. Initialement, ils refusent, bien que les talibans ne soient plus au pouvoir, leurs idéologies s’étaient implantées dans la société. Après une négociation et certaines remises en question, une partie de ces hommes a accepté.
Pour un projet à caractère très sensible, mené par une organisation internationale, elle a été confrontée à avoir des entretiens avec des prisonniers de Daesh et des talibans.
En 2021, les talibans reprennent le pays dans son entièreté. Ils libèrent leurs camarades emprisonnés. Ils ciblent les gardiens de prison, les juges ainsi que les journalistes et activistes croisés pendant leurs incarcérations.
Une liberté d’expression plus que restreinte
Ils ne contrôlent pas seulement le pays, mais toute personne entrant sur leur territoire, ainsi que les Afghans sortis du pays.
À leur arrivée, ils forcent la fermeture de la grande majorité des médias afghans. Seuls ceux à leurs services ont survécu.
Les journalistes doivent suivre des règles très strictes imposées par ceux-ci. 11 règles exactement. Tout imposées pour protéger l’image du groupe et du pays ainsi que pour suivre leurs idéologies discriminantes.
Sur papier, ces lois ne sont pas forcément affligeantes, mais l’ouverture à l’interprétation de celles-ci les rend dangereuses pour la liberté d’expression et de la presse.
Un retour au pouvoir, démotive une grande partie de la population déjà traumatisée par le premier régime. “Ils ont reconstruit une vie pour que cette vie soit détruite à nouveau.”
“Ils enlèvent tous les droits des femmes. Ils empêchent les femmes de vivre une vie normale. Elles ne peuvent rien faire seules.”
Une considérable partie de ses collègues et camarades se fait emprisonner, torturer voire, tuer. Quand son frère alla visiter une de ses collègues, il vit les cicatrices sur son visage. Elle était méconnaissable.
Jawaher décide de rester, de lutter pour elle et sa famille. Accompagnés de sa famille, ils changent de téléphone et d’adresse plusieurs fois. Jusqu’au jour où une lettre d’une de ses amies s’adressant à elle, lui disait qu’il fallait qu’elle parte immédiatement.
C’est à ce moment-là qu’elle, ses deux parents et sa sœur décident de fuir.
Un périple à travers plusieurs continents
Ils commencent leur périple en Iran, pour rejoindre le Brésil, pays dans lequel la situation des emplois est fort instable. Ainsi, ils se déplacent en Guyane française.
Deux ans après leur fuite, ils arrivent enfin en France métropolitaine. À travers son carnet d’exile, elle nous raconte son arrivée. “La toute première fois que j’ai posée les pieds à Paris, ce ne sont pas ses monuments emblématiques qui m’ont le plus marqué, mais plutôt l’atmosphère sereine et unique de ses cafés nichés au cœur des vieux quartiers.”
Elle est motivée pour s’intégrer professionnellement en France. “Garde le calme et crois en l’humanité”, malgré ces expériences, Jawaher Yousofi ne perd pas foi en l’humain.
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