Husna Asef Zada, journaliste afghane raconte le récit de trois femmes. Trois femmes contraintes à l’exil, contraintes de recommencer une nouvelle vie ailleurs. Elles partagent les ressentis complexes, parfois contradictoires d’une telle épreuve. D’après l’ONU, les femmes représentent 48,1% des flux migratoires dans le monde.
[par Husna Asef Zada, publié le 01/04/2025]

Khadija
C’est l’histoire de la séparation entre une mère et ses enfants.
Cette mère a enduré la douleur, a quitté l’Afghanistan et voyage jusqu’en Europe pour offrir un destin à ses enfants sans savoir que la migration représenterait un grand obstacle sur son chemin la séparation de ses fils.
« La migration avec toutes ses opportunités a son lot de peine et d’aspiration. Construire un endroit dans un nouveau pays en dehors de toutes des difficultés n’est vraiment pas facile. Depuis les nuits où je dormais dans les parcs jusqu’au retour dans le monde du journalisme et à la rédaction d’articles en Espagne, le chemin fut sinueux. Je travaille à présent dans une boite de production et collabore également pour un journal espagnol sur l’Afghanistan. Néanmoins, la discrimination existe partout, parfois elle s’exprime ouvertement et parfois cela passe par des regards, des blagues ou des comportements qui te donnent l’impression d’être un migrant étrange : quelqu’un qui devrait retourner dans son pays d’origine. »
« Un soir, c’est avec le cœur rempli de chagrin et d’espoirs que je me rends dans un commissariat allemand : « Mes fils ne sont pas à la maison. » Ce à quoi ils me répondent : « Mais vous êtes à la maison ici ? » Cette question pour laquelle je n’ai pas de réponse, je l’avais déjà entendu à plusieurs reprises. Les photos de mes enfants ne constituaient pas une preuve suffisante pour prouver que j’étais leur mère. Dix ans, auparavant, lorsque mon fils ainé est né, mon nom n’a pas été inscrit dans sur son acte de naissance. Dans les documents officiels de mes enfants, mon nom n’est mentionné nulle part. Je ne dispose d’aucune preuve pour établir mon droit de maternité. Voilà la plus grande peine de ma vie, être éloigné de mes enfants, une douleur qui brûle ma chair et mes os. »
Khadidja a trois fils, l’aîné à 10 ans, les jumeaux, 8.
« Je ne demande pas grand chose à mon ex-mari, mais de voir mes enfants et de les enlacer. Il a pris mes droits et depuis le 14 novembre 2014, il a coupé tout contact entre moi et mes enfants. Je passe mes jours et mes nuits à pleurer et à espérer de les entendre. » Sa séparation avec son mari viendrait de différences d’opinion et de traditions maritales.
Angizah
De l’autre côté du globe, une femme prénommée Angizah. Elle a également une histoire relative à l’exil forcée et à la fuite de l’Afghanistan.
Nous savons tous que les chemins prends des directions différentes pour tous et que chaque personne suit la route qu’il a choisi. Or, pour certains, le destin est choisi par d’autres personnes. C’est le cas d’Angizah, contrainte de quitter l’Afghanistan après le retour des Talibans au pouvoir.
D’après Angizah, son prénom signifierait espoir en dari. Mais l’espoir ne fait plus partie de sa vie. Elle nous raconte son expérience la plus compliquée : « Vivre en Iran m’a appris à survivre, à me battre pour ce morceau de pain qui remplira min estomac. » Son récit relate ses souvenirs les plus douloureux.
« Lorsque nous sommes arrivés en Iran, nous faisions des heures de queue devant la boulangerie. Quand venait notre tour, le boulanger nous demandait si nous étions Afghans ou Iraniens. Après lui avoir répondu « Afghans » il nous a dit d’attendre et après avoir laissé 15, 20 personnes notre tour venait. Mais il n’y avait plus de pain. Parfois, ils nous disaient que l’on ne pouvait pas payer en espèces, qu’il fallait une carte de crédit. Après avoir insisté, nous pouvions obtenir deux tranches de pain. Nous nous contentions du pain que nous avions, mais le bonheur a une durée limitée ici et après six mois en Iran, nous avons fui. Chaque année, nous versons une grosse somme d’argent à nos avocats afin d’avoir un visa. Visa ou pas nous continuerons de vivre dans la peur d’être renvoyé en Afghanistan ou tué par les Talibans. »
Le début d’une nouvelle vie dans un nouveau pays, avec une nouvelle culture, un nouvel accent ou une nouvelle langue, et la difficulté de laisser derrière soi sa ville natale, ses amis et sa famille, ainsi que d’abandonner ses rêves, est quelque chose qui ne peut pas être exprimé avec des mots.
Mashal
Une lettre d’une prisonnière à Islamabad, un autre coin de migration douloureuse : Mashal est une autre victime de cet exil forcé. Elle a dit adieu au monde du droit avec son diplôme de droit et a fait sa valise pour le Pakistan. Elle vit au Pakistan depuis près de deux ans. Selon Mashal, fuir un mariage forcé et l’exil représentent certainement sa plus grande peine.
L’une des raisons qui m’ont poussée à quitter mon pays était la peur d’épouser un membre des Talibans, qui, après avoir pris le pouvoir, ont à nouveau attaqué notre maison en Afghanistan et forcé ma famille à accepter mon mariage forcé avec l’un des membres des Talibans.
Lorsque ma famille a accepté ce mariage, j’ai fui l’Afghanistan et je me suis réfugiée au Pakistan. J’ai passé ces deux années à me cacher, à vivre dans la peur et les cauchemars jusqu’à ce qu’il y a un mois, les talibans me retrouvent et me renvoient dans leur prison. Je suis restée dans leur prison pendant environ cinq jours jusqu’à ce que je parvienne à m’échapper à nouveau, et je ne me soumettrai jamais aux talibans.
Malheureusement, je mène toujours une vie cachée et je n’ai aucun espoir pour mon avenir. Je suis sûr que si les talibans me retrouvent, ils me tueront parce qu’ils ont déjà menacé ma famille et moi-même de torture et de mort.
« Je pensais qu’un jour, je deviendrais un avocat prospère et que je ferais des progrès significatifs dans le monde juridique, mais aujourd’hui, je lutte contre la douleur dans une prison au Pakistan. » On peut sentir la profondeur de la douleur dans les mots de Mashal ; selon elle, si la douleur pouvait être définie, son autre nom serait peut-être la migration forcée.
Je n’ai aucun espoir de revivre, ni maintenant, ni demain, ni après-demain. Ils me tueront peut-être cette fois-ci, mais avant cela, je veux que tout le monde connaisse la vie des filles sous le régime oppressif des talibans. J’ai un dicton en dari : « Jusqu’où puis-je te fuir, ô douleur, alors que tu es toujours avec moi ?«
Il m’est difficile de trouver les mots pour exprimer mes sentiments et conclure ce texte, et aucun mot ne peut traduire le poids de la douleur des femmes et des filles de ma patrie (l’Afghanistan).
A lire également : Guinée Bissau. Le président Embalo expulse une délégation de la CEDEAO